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Parler est facile, et tracer des mots sur la page,
en règle générale est risquer peu de chose :
un ouvrage de dentelière, calfeutré,
paisible ( on a pu même demander
à la bougie une cclarté plus douce, plus trompeuse) .
tous les mots sont écrits de la même encre,
" fleur " et " peur " par exemple sont presque pareils,
et j'aurai beau répéter " sang  " du haut en bas
de la page, elle n'en sera pas tachée,
ni moi blessé.

 

Aussi arrive-t-il qu'on prenne ce jeu en horreur,
qu'on ne comprenne plus ce qu'on a voulu faire
en jouant, au lieu de se risquer dehors
etde faire meilleur usage de ses mains.

 

Cela,
c'est quand on ne peut plus se dérober à la douleur,
qu'elle ressemble à quelqu'un qui approche
en déchirant les brumes dont on s'enveloppe,
abattant un à un les obstacles, traversant
la distance de plus en plus faible - si prés soudain
qu'on ne voit plus que son souffle plus large
que le ciel.

Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
insulte à la douleur et gaspillage
du peu de temps et de force qui nous reste.

 

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Parler pourtant est autre chose, quelquefois,
que se couvrir d'un bouclier d'air et de paille...
Quelquefois c'est comme en avril, aux premières tiédeurs,
quand chaque arbre se change en source, quand la nuit
semble ruisseler de voix comme une grotte
( à croire qu'il y a mieux à faire dans l'obscurité
des frais feuillages que dormir) ,
cela monte de vous comme une sorte de bonheur,
comme s'il le fallait, qu'il fallût dépenser
un excès de vigueur, et rendre largement à l'air
l'ivresse d'avoir bu au verre fragile de l'aube.

Parler ainsi, ce qui eut nom chanter jadis
ce que l'on ose à peine maintenant, c'est par les yeux ouverts
que se nourrit catte parole, comme l'arbre,

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par ses feuilles.
Tout ce qu'on voit;
tout ce qu'on aura vu depuis l'enfance,
précipité au fond de nous, brassé, peut-être déformé
ou bientôt oublié -


...tout cela remonte en paroles, tellement
allégé, affiné qu'on imagine
à sa suite guéer même la mort...

 

( Ala lumière d'hiver- Gallimard )